Sarthe : prolétaires en culottes courtes
Combien sont-ils ces enfants de Sarthe à travailler dans les industries qui émergent ça-et-là au Mans et alentours ? Moins de mille si l’on en croit un recensement de 1847.
On peut les voir, dès le lever du jour, se glisser sous les métiers à tisser pour nettoyer les bobines de fil et ramasser les déchets de coton, ou placer les bouteilles de verre confectionnées par les ouvriers-souffleurs dans les fours de recuisson.
Ils sont présents dans les briqueteries et poteries, dans les conserveries et huileries et même dans les mines d’anthracite de Sablé-sur-Sarthe ou Solesmes. Ils sont tous fils d’ouvriers et ouvrières et travaillent là où leurs parents s’échinent à arracher un maigre salaire. Maigre mais moins que le leur. Et pourtant ce que ces enfants rapportent est indispensable à la famille. Sans travail, l’enfant de prolétaires n’est qu’une bouche à nourrir. Et puis que faire de lui quand père et mère doivent quitter le foyer au petit matin pour n’y rentrer que douze ou quatorze heures plus tard ? Peuvent-ils le laisser errer, seul, toute la journée ? Ou vaut-il mieux l’avoir sous la main et le regard dans ce lieu, la fabrique, qui sera son destin social ?
En 1840, le chirurgien et philanthrope Louis René Villermé (1782-1863) fait publier son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, tableau évidemment très noir de la situation sanitaire et sociale de la population ouvrière et notamment des enfants. On peut y lire ceci : « Le remède au dépérissement des enfants dans les manufactures, à l’abus homicide qu’on en fait, ne saurait donc se trouver que dans une loi ou un règlement qui fixerait, d’après l’âge de ces ouvriers, un maximum à la durée journalière du travail. »
C’est contre cet « abus homicide » que certains se mobilisent pour faire voter une loi réglementant le travail des enfants. C’est chose faite dès 1841. Mais cette loi sera fort peu appliquée, car pour qu’elle le soit, il aurait fallu qu’existe un corps d’inspecteurs indépendants, et non des commissions de notables chargés par le Préfet d’inspecter, à titre bénévole, les fabriques d’autres notables…
C’est sans doute cette connivence qui fait écrire à l’un d’eux dans un rapport de 1848 sur la situation des enfants à la Verrerie de la Pierre de Coudrecieux (Sarthe) : « Je vais souvent à la verrerie, j’ai remarqué que les enfants paraissent tous d’une très bonne santé, le travail ne leur incommode point… Ils travaillent onze heures par jour, mais il y a un repos toutes les trois heures, ils ne travaillent point la nuit. »
Source :
Brébion, Jean-Luc, Brébion, Joël, Desseix, Patrick, Le monde ouvrier sarthois : le travail de chaque jour, Editions Cénomane, 1984.
Article initialement publié sur le blog du CHT le 15 novembre 2016.
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