Nantes, 1946 : les "vandales" et les "affameurs"

Le 10 janvier 1946, une manifestation syndicale dégénère devant la Préfecture. Bis repetitae le 29 janvier : la préfecture est envahie et dégradée. Le 21 août, la cible a changé : une dizaine de commerces est attaquée et pillée. Comme l’écrit un dénommé Prolo dans les colonnes de Tribune socialiste : « Le temps est fini de rire ».

 

En ce début d’année 1946, la CGT appelle les travailleurs à se mobiliser contre le rationnement, la spéculation et l’organisation à ses yeux chaotique du rationnement. Le 10 janvier, 15 à 20000 travailleurs descendent dans la rue, et devant la Préfecture, quelques centaines de « jeunes vandales » arrosent de pavés la façade, au grand dam des syndicalistes qui désiraient une manifestation pacifique… mais, reconnaissent-ils, leurs appels au calme ne sont guère compris par nombre de travailleurs excédés par leur situation sociale.

 

Le 29 janvier, les policiers ne peuvent empêcher la Préfecture d’être envahie et dégradée (comme elle le fut au début 1945 (1), mais cette fois-ci, les « vandales » d’hier (des voyous adeptes du marché noir pour la centrale syndicale) sont, dixit la police, de jeunes ouvriers des Batignolles en lien avec les « trotskystes » (2).

 

Le 21 août, le nouveau rassemblement de la CGT contre la hausse des prix, les spéculateurs et le ravitaillement défectueux tourne court. Une douzaine de restaurants, cafés et lieux de fête subissent le courroux des manifestants. Des vitrines sont brisées, le mobilier est cassé, des coups sont échangés avec la police… Pour certains, il ne fait aucun doute que les meneurs (encore une fois les jeunes ouvriers des Batignolles !) ont agi « selon un plan prémédité et établi de façon très précise ». Non, répondent d’autres, soulignant au contraire le caractère désordonné des attaques : il suffisait qu’un manifestant lance le nom d’un établissement à attaquer pour qu’une foule en colère s’y rende pour le saccager !

 

Pourquoi un tel déchaînement de violence ? Parce que les travailleurs refusent de se serrer la ceinture quand d’autres font bombance ! La Police souligne que tous les établissements visés sont réputés pour accueillir la bourgeoisie locale, faire dans le marché noir ou « vendre à des prix prohibitifs » : « Voilà où les affameurs dépensent sans compter l’argent qu’ils n’ont aucune peine à amasser » s’est d’ailleurs écrié un ouvrier devant le Cabaret Bagatelle, le premier à être attaqué ; « En voilà un également qui a gagné de l’argent avec les Boches ! », a hurlé un autre.

 

De l’aveu de la CGT, les cibles ont été bien choisies. Tout en regrettant les incidents, la population nantaise est sur la même longueur d’ondes : les dégâts n’ont affecté que les lieux fréquentés par ceux que la guerre et la Libération ont enrichis.

 

Quant à la Police, à qui certains reprochent son manque de fermeté, elle se justifie. Trop grands étaient les risques de dérapage : certains manifestants étaient en effet armés et, dit-on du côté de Chantenay, certains résistants, tout aussi armés, avaient promis leur aide aux ouvriers en cas de répression policière…

 

(1) Archives départementales de Loire-Atlantique, ADLA 1226 W 418 (Sûreté générale). Le journal trotskyste Le Prolétaire de l’Ouest signale cet envahissement dans son n°2 (02/1945).

 

(2) Le militant Guy Coignaud confirme la forte implication des militants révolutionnaires dans ces agitations sociales de 1946. Cf. Le PCI à Nantes. Quarante ans d’efforts pour construire le parti ouvrier, Nantes, éd. Ardola, 1982.

 

Source :

 

Archives départementales de Loire-Atlantiques, ADLA 1690 W 97 (Mouvements professionnels et manifestations. - Syndicats, corporations et associations professionnels : notes d'information, rapports. Grèves : rapports, correspondance, procès-verbaux de police, notes d'information – 1945-1946).

 

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Article publié le 1er décembre 2022.

 

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